baisser les armes
Margot marchait dans la rue, et Margot était énervée. Les sourcils exagérément froncés, ses chaussures martelaient le sol humide avec une telle détermination qu’elle en faisait déborder les flaques. Non mais, pour qui il s’est pris celui-là, pensa-t-elle en enfonçant ses mains dans ses poches.
Elle sortait d’un premier cours de théâtre, et elle trouvait que le prof lui avait particulièrement manqué de respect, en lui demandant de rejouer une scène “mais en mieux”.
Elle avait attendu ce premier cours avec beaucoup de hâte. Elle avait non seulement lu et appris l’extrait qu’on avait donné aux élèves à préparer pendant les vacances, mais elle s’était aussi procuré la pièce dont la scène était tirée. Elle l’avait lue en entier, deux fois, ainsi que plusieurs analyses par des spécialistes de l’art dramatique.
Tout ça pour qu’une fois sur place, on la coupe en plein milieu de sa prestation, en lui demandant de reprendre depuis le début, mais “avec plus d’intention, et en ressentant davantage les émotions du personnage”.
Margot était furieuse. Elle se sentait humiliée, au point de remettre en question son choix de formation. Elle aurait dû se douter qu’une école aussi renommée allait être remplie de professeurs prétentieux, rabaissant systématiquement leurs élèves afin de se défouler, d’exprimer la frustration de ne pas être assez bons pour devenir de grands acteurs, juste assez pour enseigner la discipline dans laquelle ils avaient un jour rêvé d’exceller.
Tête baissée et enragée, Margot tourna au coin de la rue. Le choc fut tel que sa vision fut troublée pendant quelques secondes. Elle venait de percuter un homme de plein fouet. Il en avait lâché son téléphone, qui gisait quelques mètres plus loin dans une flaque. Il allait falloir plus que du riz pour le faire remarcher.
“Hé, regarde où tu vas, connard !” hurla l’homme alors que Margot ouvrait elle aussi la bouche pour protester.
“Oh pardon, je voulais dire connasse.” se reprit l’inconnu.
Margot le dévisagea un instant.
- Mais ça va pas, rétorqua-t-elle, tu m’agresses, et c’est moi qui ne regarde pas où je vais ?
- Hé oh ! J’ai pété mon tel à cause de toi ! répliqua-t-il. Tu pourrais au moins t’excuser.
- Je parle pas aux mecs violents dans ton genre. Salut.”
Et Margot tourna les talons avec arrogance, pendant que l’homme repêchait son Iphone en grommelant des insultes.
Elle parcourut une dizaine de mètres, puis arriva devant chez elle. Elle monta les escaliers quatre à quatre et claqua la porte. Puis elle s’adossa brièvement contre le mur et lâcha un long soupir.
L’appartement sentait bon l’oignon grillé à l’huile d’olive. La porte de la cuisine était entrebâillée. Diane, sa colocataire, passa la tête par l’ouverture et la salua. Son sourire lui remit immédiatement du baume au coeur.
Elles avaient emménagé ensemble récemment ; la table du salon n’était pas montée, elles n’avaient toujours pas de four, et une partie de leurs affaires étaient encore rangées dans des cartons. Mais Margot se sentait déjà chez elle.
Alors qu’elle enlevait ses chaussures, Diane lui demanda si à tout hasard elle n’avait pas croisé son nouveau copain, qui venait tout juste de partir, et que Margot n’avait toujours pas rencontré. “Un mec grand et mignon, avec un suçon dans le cou”.
Margot eut une grimace de dégoût.
“Euh, si, je crois que je l’ai croisé.” répondit Margot, soudainement embarrassée.
Diane était retournée à ses oignons et ne pouvait pas voir le visage déconfit de son amie.
- Ah ! Vous vous êtes parlés ? demanda-t-elle, curieuse.
- Oui… en quelque sorte, bredouilla Margot après avoir rejoint Diane dans la cuisine.
Elle maudissait intérieurement ses pauvres capacités d’improvisation. Et ça voulait devenir actrice.
- Vous vous êtes dit quoi ? demanda Diane.
- Je… j’ai cassé son téléphone.
Le sourire de Diane retomba, mais elle faisait dos à Margot qui ne put pas le voir.
- Tu as… quoi ?
- Je suis désolée, mais ton nouveau copain est vraiment un gros con. Il était sur son téléphone, il regardait pas où il allait, il m’est rentrée dedans, et il m’a hurlé dessus.
Diane mélangea silencieusement ses oignons pendant quelques secondes. Puis elle se retourna avec un petit sourire.
- Ah ben super, je peux vraiment pas vous faire confiance.
La crispation qui tiraillait les mâchoires de Margot se relâcha. Elle n’était pas si fâchée.
- Il m’a traitée de connasse.
- Je lui dirai deux mots la prochaine fois. Mais je t’assure, sinon c’est un gars gentil. Regarde, il m’a offert une orange avec des bras.
Diane tendit le bras vers le buffet et attrapa effectivement une orange plantée de quatre cure-dents, qu’elle donna à Margot. Deux yeux avaient été maladroitement dessinés au marqueur sur la peau poreuse du fruit.
- Diane, c’est bizarre.
- Mais non, c’est trop mignon.
- T’es incroyable. Et méfie-toi. Je l’ai vu sous son vrai jour.
- Moi aussi, je t’ai vue sous ton vrai jour, et pourtant j’habite toujours avec toi.
Margot leva une main en direction de son amie, mimant le fait de vouloir la chatouiller. Diane s’échappa et lui jeta un torchon, qu’elle attrapa au vol en riant.
- Et puis déjà, il s’appelle Dylan, s’écria Margot. Ça n’augure rien de bon.
Diane sourit et leva les yeux au ciel.
- Oui, on en a déjà parlé, c’est pas de sa faute.
Elles rirent en cœur. Alors que Margot commençait à relâcher la pression de cette dure journée, soudain Diane stoppa net son rire et se mit à la fixer. Confuse, Margot se passa une main sur le visage et dans les cheveux, levant un sourcil en direction de sa colocataire. Diane l’observa plusieurs instants, les yeux plissés et les lèvres pincées. Margot avait l’impression qu’elle sondait son âme quand elle faisait ça ; elle semblait capable de lire les parties les plus profondes de son être, et l’avenir aussi, sans doute.
- Toi, tu as passé une mauvaise journée. Assieds-toi et raconte.
Margot était surprise, mais soulagée, que son amie ne fasse pas davantage grand cas de son altercation avec Dylan. Elle lui raconta tout, pendant que Diane terminait de préparer le repas, l’écoutant d’une oreille attentive. Elle lui décrivit son excitation en se réveillant, son enthousiasme en rencontrant les gens de son année, sa peur mêlée d’envie en découvrant le cursus : histoire de la dramaturgie, étude de la comédie, … et le genre imposé au premier trimestre : la commedia dell’arte. Elle lui confia sa colère en quittant plus tôt le premier cours de pratique du jeu, en ayant envie de tout plaquer.
Diane lui posa quelques questions, mais jamais elle ne donna son avis. Elle la laissa dérouler le fil de sa journée sans émettre de jugement. Si les deux filles avaient emménagé ensemble récemment, elles se connaissaient en revanche depuis longtemps. Diane savait écouter Margot et la ramener sur terre lorsque c’était nécessaire. Et Margot savait insuffler plus de spontanéité dans le quotidien de Diane quand elle passait un peu trop de temps en tête à tête avec sa routine.
A la fin de sa tirade, Margot se tut, et Diane déposa sur la table deux bols fumants remplis de pâtes carbonara. Puis Margot regarda son amie et lui demanda :
- Tu en penses quoi ?
Diane lui sourit, s’assit, et entreprit de souffler sur son repas brûlant.
- Je pense que tu devrais vraiment retourner à l’école demain, dit-elle entre deux respirations.
- Mais… ça voudrait dire que j’accepte de me laisser marcher dessus ? rétorqua Margot.
- Après la galère que ça a été pour avoir cette école, tu voudrais abandonner dès le premier jour ?
Margot marqua une pause. Il était vrai qu’elle avait passé des mois à préparer son admission. Elle avait travaillé dur, étudié sans relâche, donné tous les papiers qu’il fallait et même plus, passé les entretiens de sélection, les deux auditions…
Ce n’était pas une banale fac comme celle qu’elle avait abandonnée avant, c’était une école de théâtre, une école sélective, prestigieuse. Et puis, si elle ne devenait pas comédienne, elle ferait quoi ? Elle ne voyait son avenir nulle part ailleurs.
Après une longue discussion avec son amie et un bon repas, Margot décida qu’elle n’allait pas abandonner son rêve à cause d’un abruti de prof méprisant et présomptueux. Elle retournerait à l’école le lendemain, et le reste de l’année.
–
Deuxième jour de cours. La nuit avait porté conseil, et Margot retournait à l’école avec appréhension et excitation.
“Oui, c’est vraiment ce que j’ai envie de faire dans la vie.” pensa-t-elle en chemin.
Elle n’allait pas se laisser abattre à la première critique. Elle allait faire de son mieux. Après tout, elle était ici pour apprendre.
Après avoir cherché sa salle de cours pendant plusieurs minutes, elle finit par la trouver. Quelques élèves étaient déjà rassemblés devant, mais la porte était encore fermée. Margot s’approcha, scrutant les visages. Elle reconnut deux personnes qui étaient présentes la veille, mais le reste lui était inconnu.
Elle alla s’adosser au mur proche de la porte, à côté d’une jeune femme. Elle se rappelait l’avoir aperçue dans le public durant sa scène ratée du cours de la veille. Elle semblait plongée dans un bouquin, dont Margot ne parvenait pas à lire le titre. Au bout de quelques instants, elle referma son livre en hochant la tête avec une moue d’approbation.
“C’est vraiment pas une mauvaise idée pour ce début d’année, la commedia dell’arte.”
Margot fit un demi-sourire, ne sachant pas vraiment si elle s’adressait à elle.
- Ça va, ça se passe bien pour toi, ce début d’année ?
Cette fois-ci, elle s’adressait bien à elle.
- Euh, oui, on peut dire ça, répondit Margot.
- Tu t’es remise du cours d’hier ?
Elle se rappelait donc d’elle.
- Oui, ça va, dit Margot, j’avais vraiment envie de bien faire et j’en ai peut-être un peu trop fait.
- Il a été un peu dur avec toi, si tu veux mon avis.
- C’est un énorme connard prétentieux, mais je suppose qu’il ne vaut pas la peine que je sacrifie mes études. Tous les profs ne peuvent pas être sympas, ce serait trop facile.
- Oui, tout à fait, lui répondit la jeune femme dans un sourire.
Margot eut un léger froncement de sourcil. Ça ne sonnait pas sincère. Il y avait quelque chose dans ce “tout à fait” qui tentait de dissimuler autre chose de plus sérieux qu’il n’y paraissait. Ou alors elle était en train de devenir complètement folle.
La jeune femme regardait sa montre avec impatience, quand soudain le professeur de la veille, dont elles venaient de parler, surgit dans le couloir, essoufflé. Il marcha droit vers elles, à tel point que Margot se demanda s’il avait entendu leur conversion et venait les sermonner.
Il arriva devant elles et tendit un trousseau de clefs à la jeune femme.
- Merci beaucoup ! le remercia-t-elle, puis elle ouvrit la porte de la salle de classe.
- Bonne journée, bon courage ! lui souhaita le professeur.
Margot observa la scène avec une impression de ralenti. Déconcertée, elle croisa le regard du prof, qui sembla la reconnaître. Elle se figea, puis, alors qu’il s’éloignait, elle pénétra dans la salle. La jeune femme qu’elle avait prise pour une élève lui tint la porte, et avant que Margot n’ait le temps de détourner les yeux, elle lui adressa un sourire. Un sourire terrible. Un sourire maîtrisé, qui aurait presque pu passer pour sincère, mais dont la nuance assassine n’échappa pas à Margot.
A la fin du cours, cela ne manqua pas, la prof lui fit signe de rester. L’estomac noué, Margot regarda la classe se vider, consciente de la sentence qui se rapprochait. La prof adressa un grand sourire au dernier élève qui quittait la salle, puis referma la porte derrière lui. Instantanément, toute trace de jovialité ou de chaleur quitta son visage, faisant place à une expression sévère.
- Et là, elle m’a dit que je risquais d’être renvoyée si je ne me calmais pas. Tu te rends compte !
Margot s’indignait de la situation auprès de Diane.
- En même temps, t’as insulté un prof, devant une prof, c’est pas très malin.
- J’ai pas fait exprès ! Et puis, c’était mérité.
Diane soupira.
- Allez, viens, on essaie de penser à autre chose. Choisis un film.
Margot eut une moue boudeuse, puis secoua la tête et s’exécuta.
- Tu devrais laisser retomber tout ça, continua Diane. Fais-toi discrète, même si je sais que c’est pas ton truc.
- Gnagnagna, rétorqua Margot en riant.
Diane lui donna une petite tape sur l’épaule.
- Sérieusement, Margot. Promets-moi de ne pas tout gâcher, c’était ton rêve.
- Ok… Je te le promets.
–
Tremblante de stress, Margot marchait sous la fine pluie d’octobre. Cette pluie qui lui rappelait cruellement la fin des beaux jours d’automne, mais n’annonçait pas encore la tendresse de la période pré-Noël. En clair, il faisait juste moche et froid.
L’effervescence de la rentrée était retombée. A l’école de théâtre, Margot avait adressé la parole au moins une fois à toutes les personnes de son groupe, mais elle avait des difficultés à développer des relations plus fortes que la simple camaraderie. Force était de constater que son arrivée fracassante n’avait pas donné envie à tout le monde de venir lui parler. Elle se disait que ça viendrait peut-être avec le temps, mais en voyant que des groupes commençaient à se former, elle avait un peu peur de ne plus réussir à s’intégrer.
Et avec ça, certains de ses professeurs la détestaient déjà. Heureusement qu’elle avait Diane. Elles avaient terminé de s’installer, mais se voyaient moins souvent qu’avant ; Diane passait la plupart de ses soirées chez son nouveau copain. Lui aussi avait bien failli haïr Margot pour toujours. Elle s’était forcée à s’excuser et à payer pour la réparation de son téléphone, pour faire plaisir à son amie. Depuis, Margot ne pouvait pas s’empêcher de traiter Dylan avec une méfiance teintée d’antipathie. Elle allait définitivement garder un œil sur le type.
Margot tourna au coin de la rue, puis sortit son téléphone pour vérifier son itinéraire. Elle était presque arrivée. Son cœur accéléra. Quelques jours auparavant, elle avait été présélectionnée pour une audition pour un rôle de silhouette parlante, dans le prochain film d’un réalisateur français qu’elle ne connaissait pas à la base, mais dont elle était désormais capable de réciter parfaitement la page Wikipedia.
Son personnage n’avait que très peu de dialogue, certes, ça n’était “que” de la silhouette, mais elle était si contente ! Elle n’arrivait presque pas à y croire. Ils avaient sans doute reçu plusieurs centaines de candidatures. Et ils l’avaient choisie, elle.
Elle se rendait donc, par ce samedi matin pluvieux, à l’adresse qu’on lui avait indiquée pour passer la deuxième étape du recrutement.
Arrivée à proximité du lieu, Margot leva les yeux de Google Maps pour observer les bâtiments. Numéro 78… Non, c’était sûrement une erreur. Elle vérifia à nouveau le mail. C’était pourtant bien ça. Elle observa le numéro 80, le 76, regarda de l’autre côté de la route. Elle réalisa qu’elle n’avait aucune espèce d’idée de ce à quoi pouvait ressembler un lieu d’audition pour un film.
Elle se résolut alors à entrer dans la boutique qui se trouvait au numéro 78. Un sex shop.
Il était petit, mais plutôt joli et lumineux, loin des magasins miteux remplis d’hommes vieux et louches. La déco était moderne, et la vendeuse, qui l’accueillit d’un “Bonjour !”, avait l’air jeune et dynamique. Mais bon sang, Margot était entourée de sextoys et de menottes en fourrures, et elle n’était pas à l’aise du tout.
- Je peux vous aider ? proposa la vendeuse jeune et dynamique.
- Je… oui, répondit Margot en détournant le regard d’un ensemble porte-jarretelles et corset en dentelle pourpre.
- Je suis ici pour… reprit Margot. Je suis censée passer des auditions, et on m’a donné cette adresse, mais il doit y avoir une erreur…
- Ah ! Vous êtes…
Elle vérifia une liste sur son comptoir.
- Margot ?
Margot hocha la tête.
- C’est bien ça, il n’y a pas d’erreur ! Je sais que c’est plutôt surprenant, mais ne vous inquiétez pas. Suivez-moi.
Margot emboîta le pas de la jeune femme, dont le visage, et surtout la voix, lui disaient vaguement quelque chose. Mais elle ne parvenait pas à déterminer d’où elle aurait pu la connaître.
Elles arrivèrent dans l’arrière-boutique, passèrent une autre porte, puis montèrent d’un étage.
“C’est là.”
La vendeuse lui indiqua une porte blanche.
“Bonne chance.”
Elle lui fit un clin d’oeil, puis redescendit dans sa boutique.
Déstabilisée, Margot prit le temps de respirer profondément, plusieurs fois, avant de frapper à la porte.
- Entrez !
Elle pénétra doucement dans la pièce. Elle fut immédiatement éblouie par deux spots braqués sur elle.
- Oups, désolé. s’excusa une voix d’homme en éteignant les lumières.
Margot mit quelques secondes à retrouver une vue claire. Une caméra était braquée sur elle, et le point rouge clignotant laissait supposer qu’elle était déjà en train d’enregistrer. La jeune fille se sentit prise au piège. Était-ce normal ? Devait-elle commencer à jouer dès maintenant ?
- Vous pouvez poser vos affaires, lui dit une femme sur un ton peu chaleureux, en lui indiquant une chaise sur sa gauche.
- Bonjour, merci, répondit Margot.
Elle entendit sa propre voix trembler comme si elle était celle d’une étrangère.
- Ensuite, vous pouvez démarrer quand vous voulez, lui dit la femme, qui semblait être la directrice du casting.
Margot déglutit. Elle n’avait que deux phrases à dire. Son personnage était supposé être en colère. Elle prit une inspiration, et eut à peine le temps de sortir deux mots qu’un téléphone sonna. La directrice de casting leva la main pour signifier à Margot de s’arrêter, et décrocha. Son cerveau devait gérer tellement d’informations à la fois qu’elle comprenait moins de la moitié des mots de la conversation. Une histoire de retard de planning. La femme lui adresse un regard en coin, quelque peu dédaigneux.
“Oui, j’en ai encore quatre comme ça ce matin. C’est pas fameux pour le moment. Je te rappelle.”
Puis elle raccrocha, et adressa un sourire des plus faux à Margot.
- Vous pouvez reprendre.
On ne lui avait pas dit bonjour, on ne lui disait pas merci, on ne s’excusait pas. Margot avait entendu bien des choses sur le milieu du cinéma, mais pour le moment ce casting dépassait ses pires attentes.
Elle reprit tant bien que mal sa respiration, et prononça ses deux répliques. Elle savait qu’elle n’était pas à son top de concentration, mais elle fut fière de ne pas bafouiller.
- Oui, super, vous allez la refaire, mais avec de la vraie colère cette fois, lui demanda la femme.
Margot commençait à en avoir assez. Elle ne se sentait pas respectée. Mais elle s’exécuta tout de même, et elle n’eut pas trop de mal à y mettre plus de colère, cette fois. Juste à la fin de ses répliques, on toqua à la porte. La vendeuse du sexshop ouvrit sans attendre de réponse pour annoncer que les prochaines candidates étaient là. Margot eut le temps d’apercevoir par l’entrebâillement de la porte deux élèves de son école, qui rigolèrent entre elles en l’apercevant.
Evidemment que d’autres élèves de l’école avaient dû être au courant du casting. Margot se sentit un peu bête de ne pas y avoir pensé. Mais ces deux filles avaient l’air très détendu. Alors pourquoi elle, elle était aussi nerveuse ? Elle n’avait vraiment pas aimé leur regard.
- Bon, essayez une troisième fois, lui dit la directrice de casting, et avec une pointe de tristesse. Un peu moins intense sur la colère, un peu plus de… bouleversement, vous voyez ? Allez, c’est parti.
Elle n’arrivait définitivement plus à se concentrer. Quelque chose clochait avec ce casting. On lui parlait très mal, on lui faisait rejouer plusieurs fois alors que c’était un rôle mineur à deux répliques, elle avait l’impression de reconnaître des gens, sans compter les deux filles de son école… Et la fille de l’accueil… ça n’était pas impossible qu’elle l’ait aussi croisée à l’école.
Soudain, elle se rappela d’un article qu’elle avait vu passer l’année précédente, sur un faux casting organisé pour un bizutage… Et tout prit sens. Elle était bel et bien en train de se faire piéger.
- Mademoiselle ? J’ai pas toute la journée. Dépêchez-vous, c’est tout de même pas compliqué ce que je vous demande !
Sans rien dire, Margot alla chercher son sac. La directrice de casting et son assistant l’observèrent, bouche bée.
- Allez vous faire foutre, dit-elle, la main sur la poignée de la porte, prête à sortir. Vous ne m’aurez pas, c’est bon, je ne suis pas stupide. Vous pouvez remballer votre faux casting à la con. Je ne me laisserai pas humilier.
Elle ouvrit la porte sèchement et s’en alla, jetant un regard noir aux deux filles qui attendaient dans le couloir et la fixaient.
- Je t’assure Diane, c’était presque crédible, mais ils m’ont pas eue !
- Tu es sûre que c’était un canular ? Ils te l’ont confirmé ?
- Mais évidemment que je suis sûre ! s’emporta Margot. Depuis le début de l’année, rien ne va, tout le monde est contre moi, c’est un plan pour m’humilier, se venger ou je ne sais quoi !
Elle faisait les cent pas dans le salon, pendant que Diane l’écoutait en se peignant les cheveux.
- Se venger de quoi ? Tu t’entends, Margot ? T’es complètement parano. J’y connais rien, moi, à ce milieu, mais je sais que c’est pas facile les castings. Il faut pas que tu baisses les bras.
Margot soupira. Elle n’avait pas l’impression que Diane l’écoutait ni ne la comprenait.
- Allez, je dois y aller, annonça cette dernière à la surprise de Margot.
- Tu manges pas avec moi ?
- Non, je vois Dylan ce soir, je te l’ai dit hier.
- T’es jamais là en ce moment, lui reprocha Margot.
Diane ne répondit pas. Elle enfila son manteau et lui souhaita une bonne soirée, puis quitta l’appartement. Margot se retrouva seule sur le canapé avec ses pensées. Elle ne savait pas quoi faire. Elle se sentait abandonnée. Plus les jours avançaient, moins elle avait d’alliés. Et ça n’était pas la première fois que cela se produisait. Quand elle était à l’école primaire, ses parents avaient une fois déménagé pour pouvoir la changer d’établissement, car tous les élèves s’étaient montés contre elle pour une raison qu’elle ignorait encore aujourd’hui. Elle était devenue le souffre-douleur de tout le monde, sans savoir ce qu’elle avait fait de mal. Et par la suite, il lui était arrivé à plusieurs reprises de se sentir exclue des groupes. Elle n’avait pas toujours su déterminer si c’était ou non le fruit de son imagination.
–
Le lundi, Margot prit rendez-vous avec sa professeure référente. La même que celle qui avait menacé de la faire renvoyer. Elle avait essayé d’aborder d’autres profs avec qui elle se sentait plus à l’aise, mais tous l’avaient redirigée vers sa professeure référente. Elle n’avait plus le choix.
Elle se rendit à son bureau après son dernier cours. Sur le trajet, elle croisa les deux filles qu’elle avait vues au casting deux jours plus tôt. Elles ricanèrent en regardant dans sa direction. Margot soutint leur regard.
Elle arriva devant le bureau de sa prof, qui était encore fermé. Elle devait être retenue dans son cours précédent. Elle s’adossa contre le mur et soupira.
Elle tentait de démêler ses pensées quand elle fut perturbée par une conversation qu’elle put percevoir à travers le couloir presque désert.
- Oui, il paraît que c’est Caroline qui a eu le rôle. Ils l’ont rappelée hier !
- La chance. J’ai même pas été reçue à la première phase.
- Moi non plus, je crois qu’il y a vraiment eu beaucoup de candidates.
- Bonsoir Margot, désolée du retard.
La prof venait d’arriver. Margot sursauta et perdit la fin de la conversation des deux filles. Elle suivit sa prof dans son bureau.
- C’est à quel sujet ? lui demanda-t-elle.
Margot mit quelques secondes à répondre. Elle ne savait pas par où commencer.
- J’ai envie de tout abandonner, finit-elle par confier, s’étonnant elle-même de sa franchise.
- Si c’est au sujet de mon avertissement pour ton comportement, il ne faut pas que cela te décourage. Simplement, il y a des règles à respecter.
- Je suis pas sûre d’être faite pour ça.
- Pour respecter les règles ? demanda la professeure.
- Non, l’école, les cours, le théâtre…
- Si vous êtes entrée ici, c’est que vous êtes passionnée, non ? On ne sélectionne pas n’importe qui.
Margot haussa les épaules, et eut un petit sourire. Cela la rassurait, un peu.
- Je pensais aussi. Mais je ne me sens pas à ma place.
- Il s’est passé quelque chose ?
- En fait… oui. Le casting…
- Ah, oui, la coupa la prof. J’en ai entendu parler. Tu n’as pas été reçue ?
- Je… En fait, je croyais que…
Tout se bousculait dans la tête de Margot. Elle n’arrivait plus à démêler le vrai du faux. Pourquoi était-elle en train de confier ses peurs à une prof qui n’était certainement pas de son côté ? Et elle était au courant pour le casting ? C’était donc réel ? Elle sentait qu’elle était en train de paniquer, et elle détestait ça. Elle ne voulait pas craquer.
- Non, je… Je n’ai pas réussi la deuxième étape, mentit-elle.
La prof lui tendit une boîte de mouchoirs, et seulement là elle réalisa qu’elle avait commencé à pleurer. Elle avait si honte qu’elle voulait disparaître.
- C’est normal de rater des castings. En fait, même les meilleurs acteurs ont raté plus de castings qu’ils n’en ont réussi si on regarde la totalité de leur carrière.
Margot n’arrivait pas à stopper ses larmes. Elle n’en revenait pas d’avoir été aussi stupide. Elle était passée à côté d’une opportunité incroyable.
- C’est un milieu difficile, tu sais, reprit la prof. Si tu ne t’endurcis pas, tu ne vas pas tenir.
Elle perçut une pointe d’agacement dans sa voix. Elle se dit qu’elle devait avoir l’air pathétique.
- Je ferais mieux de laisser tomber, dit Margot. Tout le monde me déteste ici de toute façon.
Cette fois-ci, l’impatience de la prof fut évidente. Elle leva les yeux au ciel en soupirant.
- Tu n’as pas aidé ton cas depuis que tu es arrivée, répondit-elle. Tu sais, en soit, l’école, c’est juste pour te donner confiance en toi et des bases techniques. Libre à toi de te lancer seule. C’est possible, avec suffisamment de détermination. Cette école, ça n’est pas la réussite assurée, mais ça peut ouvrir des portes. Maintenant, je suis désolée Margot, mais je dois y aller, je ne peux pas discuter plus longtemps.
Sur le chemin du retour, Margot fit volontairement un détour. Elle réfléchissait. Après avoir fermé la porte de la salle, la prof l’avait interpellée, juste avant qu’elle ne s’engage dans les escaliers. Et elle lui avait dit cette phrase, qui tournait à présent en boucle dans sa tête, et qui lui faisait autant mal qu’elle l’emplissait d’une rage qui lui donnait envie d’agir.
“En tout cas, j’espère que vous réaliserez un jour que le monde ne tourne pas autour de vous.”
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