le sourire de bernadette
C’était la première fois que Sasha pénétrait dans la maison des Bailly-Maillard. Lorsque son petit ami, Thomas Maillard, poussa la porte devant elle, une délicieuse odeur de viande en sauce flotta jusqu’à ses narines. Cela la détendit quelque peu.
- Ça va bien se passer, dit-il en lui adressant un clin d’œil.
Elle lui sourit. Elle avait du mal à l’admettre, mais elle était terriblement nerveuse. Thomas était son copain depuis cinq mois. Ils étaient dans la même classe de Terminale Scientifique et ils étaient tombés amoureux en partageant leur premier Mojito ensemble, puis en le vomissant ensemble également. Ils avaient appris par la suite que les proportions d’eau gazeuse et de rhum avaient été inversées.
L’entrée de la maison des Bailly-Maillard était à l’image du reste des pièces : chaleureuse, un peu encombrée mais néanmoins bien agencée. Dans un immense meuble en bois sombre étaient alignées des dizaines de paires de chaussures, dont la diversité de taille, style et état d’usure laissait supposer le grand nombre d’occupants de la maison. Une sculpture du Christ crucifié semblait juger Sasha du regard depuis le mur au-dessus de la porte.
Le jeune couple se débarrassa de ses sacs, chaussures et manteaux, puis Thomas poussa la porte de la cuisine, alors que Sasha s’efforçait de calmer le vertige qui l’avait saisie.
Les membres de la famille de Thomas allaient-ils l’apprécier ? La trouveraient-ils trop timide, pas assez élégante ? Elle avait mis son chemisier à fleurs préféré, celui qui – elle l’espérait – lui donnait un air un peu sage mais pas trop coincé.
- Sasha, bienvenue ! Je suis Myriam, la maman de Thomas. J’espère que tu as fait bonne route ! Il fait bien froid dehors, mais ici tu seras au chaud, pas d’inquiétude !
Deux bises claquèrent aux oreilles de Sasha.
- Tu as pensé à prendre des chaussons ? Sinon ça n’est pas grave, on en trouvera sûrement à ta taille ! Tu aimes le boeuf bourguignon ? On n’en fait pas souvent mais aujourd’hui, c’est jour de fête !
Sasha lui sourit poliment, elle avait déjà oublié la première question. Elle n’était de toute manière pas certaine que Myriam attende réellement de réponse.
- Il y a de la tarte aux pommes en dessert. Ce sont les pommes du verger du voisin. On a de la chance qu’il nous en ai donné cette année, avec les gelées précoces il a perdu une bonne partie de sa récolte ! Tu as besoin de téléphoner chez toi pour dire que tu es bien arrivée ? Si jamais, il y a un fixe dans le salon, Thomas te montrera.
Sasha lança un regard de détresse à son petit ami.
- Oui, elle aime le boeuf bourguignon, répondit-il, ce qui eut l’air de satisfaire sa mère.
Sasha le remercia d’un hochement de tête.
- Ma future belle-fille est arrivée !
La susnommée sursauta. Le père de Thomas, tout aussi enrobé que sa femme, venait de pénétrer dans la pièce. Il portait une chemise à carreaux, il n’avait quasiment plus de cheveux mais arborait une belle moustache.
- Papa, s’il te plaît, fit Thomas en remarquant la gêne de sa petite amie.
- Oh, ça va, je plaisante. Je suis Marc, dit-il en ouvrant les bras.
Sasha se pencha timidement pour lui faire la bise. Elle devina à l’odeur de son haleine qu’il avait déjà pris l’apéritif.
- Thomas, va chercher tes frères et soeurs.
Il hocha la tête, puis jeta un œil à Sasha qui sembla le supplier du regard de ne pas la laisser seule avec ses parents. Il lui sourit et disparut dans le couloir.
Sasha proposa son aide pour mettre la table, mais cela lui fut refusé avec ardeur par Myriam, qui la fit asseoir. Elle aperçut alors une vieille dame, assise à l’autre extrémité de la table. Elle était sans doute là depuis le début, mais elle ne l’avait pas remarquée. Il s’agissait sûrement de Bernadette, la grand-mère de Thomas, dont il lui avait parlé comme une femme très gentille mais un peu “dans la lune”. Elle ne semblait pas du tout s’intéresser à Sasha ; elle regardait par la fenêtre, la tête reposant sur sa main droite, se balançant doucement.
Quelques minutes plus tard, tout le monde était installé à table. On n’était jamais aussi nombreux lors des événements de la famille de Sasha, même pour Noël. Les deux petites sœurs de Thomas, Marie et Esther, n’avaient pas lâché Sasha du regard depuis qu’elles étaient entrées dans la cuisine, et se chuchotaient à l’oreille en gloussant par intermittence. Sasha leur adressait des sourires gênés. Thomas avait aussi deux petits frères, dont elle n’avait pas retenu les noms, qui n’avaient pas l’air de se sentir très concernés par sa présence. Il y avait ensuite les parents, Marc et Myriam donc, puis les grands-parents maternels : Bernadette, appelée Mamibi par ses petits-enfants, et… elle avait oublié le nom de son mari.
Chez les Bailly-Maillard, on priait avant le repas. Thomas avait prévenu Sasha, mais elle ne savait pas vraiment à quoi s’attendre. Quand une des sœurs à sa gauche et son père à sa droite lui attrapèrent chacun une main sans lui demander son avis, elle se dit que c’était le moment.
- Notre père, qui êtes aux cieux, commença Marc.
Toute la famille le rejoignit en chœur. Sasha les observait, curieuse, essayant de comprendre ce qu’ils disaient mais n’en retenant que quelques bribes. La Vierge Marie, les péchés, le Saint-Esprit. Elle trouva la pratique presque méditative, se perdit une seconde dans ses pensées et manqua de lâcher un rire en prenant du recul sur sa situation.
Alors qu’elle se demandait si la prière était bientôt terminée, une petite sonnerie retentit. Sasha pensa d’abord à la minuterie d’un plat qui était en train de cuire. Mais personne ne réagit, ils continuaient leur prière. Sasha chercha à croiser le regard de son petit ami, mais il semblait trop concentré à s’adresser au Tout-Puissant.
La prière s’acheva après ce qui lui sembla une éternité. La sonnerie, elle, continua pendant encore quelques secondes. Puis l’on se souhaita bon appétit et l’on attaqua le repas.
On posa beaucoup de questions à Sasha. Au début, elle avait le réflexe de chercher du regard l’approbation de Thomas à la fin de chaque réponse, puis elle gagna progressivement confiance. Ses craintes s’apaisaient à mesure qu’elle parvenait à mieux cerner la personnalité de chaque membre de la famille. Ils n’étaient pas si terrifiants. Elle se sentait presque bête d’avoir été aussi nerveuse.
- Et ça fait longtemps que votre famille habite dans cette maison ? demanda Sasha après avoir soudainement réalisé qu’elle en avait marre de parler d’elle.
Il y eut un petit silence, et la grand-mère prit la parole.
- Plus de soixante ans. C’était la maison de mon père, il l’a achetée après la guerre, et avec Guy, son meilleur ami, ils ont tout retapé.
- C’est une maison gorgée d’histoire, dit Marc.
Sasha aperçut le mari de Bernadette lever les yeux au ciel en marmonnant “gorgée d’histoire”.
- Oui, c’est vrai… confirma la grand-mère, puis son regard se perdit dans le vague.
Elle ne parla plus du reste du repas.
On expliqua à Sasha que la propriété était en fait très grande, qu’il y avait derrière la maison près d’un hectare de terrain qu’elle aurait l’occasion d’aller voir dans l’après-midi.
–
Lors de son deuxième déjeuner chez les Bailly-Maillard, Sasha comprit un peu mieux la prière, dont elle était allée lire les paroles le matin même. On y demandait notamment à Dieu la protection contre le Mal, le pardon des péchés et le pain quotidien.
Ce midi-là, c’était poulet rôti, frites avec les pommes de terre du jardin, et salade verte donnée par le voisin. Sasha avait aidé Myriam à la cuisine, fuyant une partie de Uno avec Thomas et ses frères et sœurs qui tournait au vinaigre. Personne n’était d’accord sur la règle d’empilement des cartes +2 et +4, une des sœurs râlait parce qu’elle préférait jouer à la bataille Corse et Sasha était persuadée que Thomas avait fait exprès de la laisser gagner, hypothèse également soutenue par l’autre sœur.
- Alors les enfants, c’était bien ce matin ? demanda Myriam, avant d’enchaîner sans attendre de réponse. Vous avez fait des jeux de société ? Il faudra inclure Sasha la prochaine fois, elle n’aimait pas le Uno, vous auriez pu faire un effort et choisir quelque chose qui lui plaise.
Sasha secoua la tête et tenta de dire qu’elle était partie de son plein gré et qu’il ne fallait pas s’embêter pour elle, mais Myriam continua sur un autre sujet :
- Je dois aller au marché cet après-midi, les filles, vous venez avec moi, j’ai beaucoup de choses à prendre, ça vous fera du bien de sortir.
Marie et Esther émirent des soupirs de protestation, balayés d’un revers de main par leur mère. Alors que le saladier faisait le tour de la table, et que les deux petits frères s’étaient jetés sur les frites, une petite sonnerie retentit, la même que la veille.
- Je crois qu’il y a une minuterie qui sonne, fit remarquer Sasha cette fois.
Myriam jeta un œil vers la cuisine, sourcils légèrement froncés. Les deux petits frères se regardèrent, puis regardèrent Sasha, silencieux. Elle eut quelques instants le sentiment d’avoir fait une bourde. Bernadette quant à elle, souriait.
- J’entends rien moi, dit le grand-père.
- Non, j’ai tout éteint, confirma Myriam.
Puis elle entreprit de décortiquer sa cuisse de poulet, pendant que Marc proposait à ses fils de l’aider à bricoler dans l’après-midi. La sonnerie était toujours là.
- Il y avait la même sonnerie hier, c’est quoi ? demanda discrètement Sasha à Thomas.
- Je t’expliquerai plus tard.
- Mais personne ne l’entend ? demanda-t-elle.
- C’est rien Sasha, n’y fais pas attention, intervint le père de Thomas qui avait visiblement entendu leurs échanges.
Sasha n’insista pas. La sonnerie s’était arrêtée, et le repas se poursuivit sans encombre. Sasha ne put s’empêcher d’observer la grand-mère, qui ne cessa pas de sourire jusqu’à avoir bu son café. Ensuite, elle ferma les yeux et se mit à somnoler doucement sur sa chaise pendant qu’on débarrassait la table.
–
Sasha était allongée sur le lit dans la chambre de Thomas, pensive. C’était le début de l’après-midi. Elle contemplait les posters, majoritairement de groupes de rock et de films d’horreur. Sur le mur incliné en face d’elle, le chanteur de Muse et l’enfant du film Insidious la regardaient fixement, et cela la mettait un peu mal à l’aise. Elle se sentait constamment observée dans cette maison, tant par ses occupants que par les vieilles photographies des ancêtres et les illustrations de personnages bibliques. La gêne se mêlait à la curiosité. Tout était si différent de sa famille à elle. Elle avait l’impression que si elle restait trop longtemps ici, son identité finirait par être diluée dans le catholicisme ambiant et s’évaporerait doucement par ses pores. Elle n’aurait su dire précisément ce qui lui faisait se sentir autant absorbée. Cette maison dégageait quelque chose d’étrange.
Le matelas s’affaissa légèrement lorsque Thomas s’assit dessus. Toujours allongée, Sasha posa une main sur le dos de son petit ami.
- Alors, c’est quoi cette histoire de sonnerie ?
Il eut un petit rire.
- J’en avais jamais parlé à personne en dehors de ma famille. Ça va te paraître absurde. Ça fait super longtemps qu’elle est là en fait, je devais avoir… 10 ans environ quand ça a commencé.
- Mais elle sonne tous les jours ?
- Oui. Je t’avoue qu’à force on l’a un peu oubliée. En fait, tout le monde ne l’entend pas, du coup au début Papi et Papa ont cru à une mauvaise blague quand on leur disait qu’il y avait un truc qui sonnait. Mais quand Maman a dit qu’elle arrivait à l’entendre aussi, là c’est devenu plus compliqué.
- Elle est trop aiguë pour les vieux, c’est ça ?
Thomas haussa les épaules, et s’allongea sur le lit à côté de Sasha.
- Je suppose oui. Du coup, on a cherché d’où elle venait pendant plusieurs semaines, mais à l’époque on n’a rien trouvé. C’est arrivé quelques fois qu’on ne l’entende plus quelques jours, puis elle revenait. Des fois on ne l’entendait pas au même endroit aussi. J’ai un souvenir vraiment bizarre de cette période, l’ambiance était un peu pourrie, tout le monde était tendu en permanence. Ça a beaucoup contrarié Mamibi, elle passait beaucoup de temps enfermée dans sa chambre. Papa nous disputait pour un rien, Maman devenait très nerveuse à l’approche des repas de midi. Et puis, avec le temps, on a fini par abandonner.
Sasha était abasourdie. Cette maison avait beau être encombrée, elle ne regorgeait pas non plus d’objets électroniques susceptibles de sonner comme ça. Il suffisait de suivre le son, et voilà. Elle avait du mal à croire qu’ils avaient tous laissé tomber. La sonnerie était toujours là, mais on n’en parlait pas, c’était comme ça. Elle faisait désormais partie du décor, tout comme l’affreuse tapisserie fleurie du couloir et la collection de vases ébréchés alignés au-dessus de l’ancienne cheminée, qui n’avaient sans doute pas vu de fleurs depuis le siècle dernier.
Elle était saisie par l’envie de relancer l’enquête, mais elle avait peur de se faire mal voir.
Toujours couchés sur le lit, Sasha et Thomas s’étaient pris la main. Thomas était à deux doigts de s’endormir lorsque sa petite amie se remit à parler, changeant totalement de sujet.
- C’est donc de ton père que tu tiens ton amour pour les chemises à carreaux… fit-elle.
Thomas baissa la tête par réflexe pour voir comment il était habillé, et sourit.
- C’est possible, j’y avais jamais pensé.
- C’est votre côté campagnard ça.
- N’importe quoi, fit Thomas, faussement outré. Tout le monde porte des chemises à carreaux. Regarde les hipsters.
- Je crois que je te préfère en campagnard qu’en hipster.
- Moi aussi.
Sasha rit et se redressa en position assise, puis soudain elle regarda sa chemise fixement.
- Hé mais attends, elle me dit quelque chose, cette chemise…
Elle réfléchit un moment. Il ne disait rien mais souriait déjà.
- Mais non, ne me dis pas que…
Elle croisa son regard, il fit oui de la tête.
- C’est la chemise que tu portais le soir du Mojito ?
Il hocha vigoureusement la tête une nouvelle fois.
- Mais c’est pas possible, tu l’as pas jetée ? Thomas, elle était imbibée… c’est dégueulasse.
Ils éclatèrent de rire, puis Thomas la força à sentir sa chemise en insistant sur le fait que non, l’odeur n’avait pas persisté. C’était pour lui un trop bon souvenir pour s’en débarrasser.
–
Le lendemain matin, Sasha fut réveillée par une odeur de pain grillé. Thomas n’était plus dans le lit, et sa place était froide. Elle prit le temps de se prélasser dans les couvertures encore chaudes de son côté. Elle regrettait que son petit ami se soit déjà levé ; elle avait bien envie d’un moment d’affection avec lui.
Elle finit par sortir du lit et descendit prendre son petit-déjeuner. En passant devant la baie vitrée du salon elle aperçut Thomas au fond du jardin, les bottes pleines de terre, discutant avec son père. Il portait sa fameuse chemise rouge et noire – à carreaux bien évidemment, celle qui lui cadrait bien les épaules. Ses cheveux étaient en bataille et Sasha trouva que son air affairé le rendait particulièrement mignon.
L’odeur de tartine revint lui chatouiller les narines et elle termina son trajet vers la cuisine. Marie et Esther étaient installées à table, les miettes dans leurs assiettes et leurs bols vides laissant supposer qu’elles avaient terminé de manger.
Sasha les salua et se servit un thé. Esther tenait devant elle une tablette, Marie penchée par-dessus son épaule. Elles étaient au milieu d’une conversation passionnée.
- Regarde, c’est comme dans le Second Système de Vallée, fit Esther, un doigt sur l’écran, pendant que Marie hochait la tête avec enthousiasme.
- C’est pas le truc pour classer les OVNIS, ça ? demanda Sasha après un silence.
- À la base oui, répondit Marie en se tournant vers elle, mais ça peut marcher pour les phénomènes paranormaux aussi.
Esther lui tendit la tablette sur laquelle était affichée une page Wikipédia. Elle pointa une ligne et commenta :
- La sonnerie, ça pourrait être une anomalie de type II. Un poltergeist. Un esprit frappeur, en gros.
- Comme le film là, le truc horrible que Thomas nous a fait regarder beaucoup trop jeunes, fit Marie.
- Et toi, tu aimes les films d’horreur ? demanda Esther à Sasha.
Cette dernière secoua la tête. Contrairement à Thomas, elle n’était pas vraiment férue de cinéma d’horreur, elle en faisait trop facilement des cauchemars. Peut-être parce qu’elle n’arrivait jamais totalement à se convaincre que ça n’était pas réel.
- Moi ça va, il m’a pas tant traumatisée, répondit Esther à sa sœur.
- Ouais mais t’es cinglée, toi.
- Vous avez repris les recherches du coup ? Thomas m’a raconté comment ça avait commencé.
Les deux filles acquiescèrent.
- Avec Marie, on a une théorie, dit Esther.
- Vous pensez que ça peut être un fantôme ? demanda Sasha. Franchement, c’est juste une alarme toute bête, non ?
- Dans ce cas, comment ça se fait que ça dure depuis des années, et qu’on a pas trouvé d’où ça venait ?
- Ben j’en sais rien moi, vous avez pas bien cherché.
- Alors là, crois-moi qu’on a cherché, mais personne n’aime qu’on parle de ça ici, alors on a laissé tomber.
Esther s’était soudain mise à parler à voix basse.
- Je sais pas ce que cet esprit veut, mais il est vraiment déterminé à se faire entendre.
Un frisson parcourut le dos de Sasha. Les films d’horreurs – le peu que Thomas avait réussi à la convaincre de regarder – commençaient tous comme ça. Par pitié, pas ici, pas elle.
Quelqu’un bougea dans l’autre moitié de la pièce. Sasha eut un petit sursaut, et vit Mamibi, debout près du plan de travail. Elle n’aurait su dire si elle venait d’arriver ou si elle était là depuis le début. Elle semblait regarder au loin, mais il était clair pour Sasha qu’elle ne rêvassait pas ; elle avait les sourcils froncés de quelqu’un qui réfléchissait intensément.
- Si ça se trouve, c’est quelqu’un qui est piégé dans cette maison, continua Marie. Un ancien occupant qui serait mort ici et qui n’arrive pas à passer de l’autre côté. Quelque chose le retient ici.
Esther hocha vigoureusement la tête.
- Hé, c’est peut-être grand-papa ! Il essaie de nous parler !
Mamibi s’était rapprochée de la table.
- Je vais vous chercher quelque chose les filles, annonça-t-elle.
Puis elle disparut pendant plusieurs minutes. Sasha en profita pour se faire une tartine de beurre et de confiture.
- On aurait peut-être pas dû parler de ça devant Mamibi, dit Esther. J’espère qu’on l’a pas contrariée.
-C’est de son père dont vous parlez, c’est ça ? demanda Sasha.
Les deux sœurs acquiescèrent simultanément. Après quelques minutes, Bernadette surgit de nouveau dans la cuisine, une vieille boîte en bois entre les mains, qui ressemblait à un jeu de société.
- Vous savez les filles, pour la sonnerie, moi je vous ai toujours cru, dit-elle.
- Tu peux l’entendre ?
- Non. Mais je sais qu’il se passe quelque chose, à midi. Je le sens.
Sasha écoutait, interloquée. La confiture de mirabelles – visiblement faite maison – était un peu trop liquide et lui coulait sur les doigts, mais elle était trop absorbée pour y faire quelque chose.
- C’est juste que tu as faim, Mamibi, répondit Esther en riant.
Bernadette rit aussi, puis s’assit à table, à côté de Sasha. Elle se mit à leur parler de son père. Elle leur confia qu’il lui manquait énormément. Elle priait pour lui tous les jours, elle s’adressait à lui mais l’absence de réponse la frustrait beaucoup. Elle leur montra alors la boîte qu’elle avait ramenée.
Sasha, Esther et Marie se regardèrent, partagées entre l’excitation et la méfiance.
- Mamie… c’est un Ouija ?
Bernadette acquiesça.
- Je savais même pas qu’on avait ça à la maison, dit Marie. Si Papa l’apprenait…
Elle regarda autour d’elle, apeurée.
Mamibi leur expliqua qu’il lui avait été offert par Guy, le meilleur ami de son père, pour son quinzième anniversaire. C’était un cadeau un peu étrange mais Guy était un excentrique, raconta-t-elle. Apparemment, il avait été très présent pour Bernadette quand elle était petite, et à l’époque ils adoraient se faire peur avec des histoires de fantômes. Elle était encore en contact avec lui, ils s’écrivaient toutes les semaines.
La grand-mère avait plusieurs fois eu envie d’utiliser le Ouija, mais selon elle, son énergie seule ne suffisait pas à faire bouger la goutte. Elle proposa aux filles de l’aider, mais leur fit promettre de n’en parler à personne d’autre.
Elles convinrent de le faire la nuit même, dans une petite pièce que Bernadette utilisait souvent pour se recueillir et prier, qui était suffisamment éloignée des chambres de tout le monde.
À peine s’étaient-elles mises d’accord que Myriam débarqua dans la cuisine pour ranger les affaires du petit-déjeuner. Elle leur lança un regard méfiant. Bernadette s’était soudainement raidie, et avait rapidement caché le Ouija sous sa jupe. À présent elle prétendait se délecter d’un thé en portant une tasse vide à ses lèvres.
Sasha passa le reste de la matinée sur Internet à lire tout ce qu’elle trouvait sur le Ouija. La “goutte” était un objet en bois sur lequel tous les participants posaient un doigt (elle pouvait parfois être remplacée par un verre retourné), et qui était censé se déplacer sur un plateau muni de lettres, chiffres, des mots “OUI”, “NON” et “Au revoir”, pour pouvoir former des messages et communiquer avec les vivants. Il semblait très important de dire “Au revoir” à la fin de chaque séance de communication, toutes les sources étaient formelles là-dessus.
Sasha eut à un moment envie de tout abandonner, de subtiliser la boîte à Bernadette et de la cacher, puis elle rationalisa et se dit qu’il ne pouvait pas y avoir de mal à essayer. Mamibi devait savoir ce qu’elle faisait. Esther et Marie avaient l’air de s’y connaître en surnaturel. Il y avait statistiquement peu de chance pour qu’elle se retrouve possédée par un esprit malin pour le reste de sa vie. Très peu de chance.
–
C’était le troisième déjeuner de Sasha chez les Bailly-Maillard. Elle commençait à apprécier le rituel de la prière. Elle trouvait que cela lui permettait de calmer ses pensées et de mieux déguster les aliments.
La sonnerie, elle, retentit comme à son habitude, au moment de dire “Car c’est à toi qu’appartiennent, le règne, la puissance et la gloire…”
Sasha échangea des regards furtifs avec Esther et Marie. Un des deux petits frères eut un rire étouffé, et leur père leur lança un regard noir, ce qui eut pour effet de le faire glousser encore davantage.
Les adultes terminèrent de réciter la prière, mais la plupart des jeunes étaient trop occupés à se retenir. Le manque de participation perturba la concentration du grand-père, qui, à la fin de la bénédiction, soupira et lança un “Il est midi, c’est ça ?”.
C’en fut trop pour les petits frères qui éclatèrent de rire. Cela arracha un sourire à Thomas et ses sœurs. Sasha jeta un œil à Mamibi ; elle avait son fameux sourire en coin et elle fixait le moulin à poivre comme s’il était en train de lui raconter une histoire passionnante.
- Allez, ça suffit les enfants, un peu de sérieux. Sinon on annule la sortie en forêt et je vous fais réciter le chapelet à la place.
- Non ! C’est pas juste ! protestèrent les petits frères.
- Vous voyez qu’on ne mentait pas ! fit l’un d’eux. Sasha aussi l’entend !
- On ne va pas relancer ce débat, s’il vous plaît, répondit Marc sèchement.
- Non mais c’est vrai que c’est bizarre, ça vient forcément de quelque part, dit Thomas.
- Stop maintenant ! Que ce soit une blague ou non, je ne veux plus en entendre parler.
Le silence s’était fait autour de la table. Myriam passa une main dans le dos de son mari avec un sourire gêné en direction de Sasha, comme si elle s’excusait auprès d’elle de la mauvaise ambiance.
- Quelqu’un voudra du fromage ? Sasha, hier tu avais adoré les crottins de chèvre de notre petit producteur.
Elle n’attendit pas la confirmation de qui que ce soit et alla chercher le plateau de fromages dans le frigo, pendant que le grand-père découpait du pain.
–
Après une fin de repas plutôt tendue, Sasha reçut un appel de sa mère, alors qu’elle buvait une tisane dans le vieux fauteuil du salon, celui en velours vert foncé. Leur échange fut relativement banal, mais cela eut pour effet de la ramener dans une réalité qui avait commencé à s’estomper dans les franges des vieux tapis et les couvertures en cuir des volumes de l’Ancien Testament. Cela lui fit du bien, de renouer un peu avec son monde à elle.
Thomas la rejoignit à la fin de son appel. Elle s’était levée du fauteuil vert et observait distraitement les cadres photos posés sur le rebord de la cheminée. Il lui enlaça la taille et posa sa tête sur son épaule.
- C’est lui, Joseph, dit Thomas en pointant un jeune homme moustachu sur une des photos en noir et blanc. Le père de Mamibi.
Sasha observa son visage et lui trouva un air fier, mais peu de traits communs avec Bernadette. Le nez, peut-être. Et les sourcils sérieux. Thomas lui dit qu’il était décédé sept années auparavant, à tout juste 83 ans. Il n’était pas très proche de lui, mais son départ avait un peu remué toute la famille.
Sur la photo, il était à côté de son meilleur ami Guy. Sasha apprit qu’à l’époque où ils retapaient la maison, la femme de Joseph était enceinte de Bernadette et qu’elle était ensuite morte en couche. Elle put faire le lien avec sa conversation du matin même avec Mamibi. Guy était resté pour aider son ami à s’occuper de sa fille et à faire son deuil. Leur cohabitation avait duré plusieurs années. Puis Guy s’était fiancé, et était parti vivre à l’autre bout du pays pour fonder une famille à son tour. Bernadette avait seize ans à ce moment-là. Guy et Joseph avaient maintenu une relation épistolaire toute leur vie, se rendant occasionnellement visite.
- J’ai l’impression que ton grand-père n’aimait pas beaucoup Joseph, fit remarquer Sasha.
- Oui, répondit Thomas, il y a eu pas mal d’embrouilles autour de lui dans la famille. Il voulait pas que Mamibi épouse Papi, il disait que c’était un “mauvais parti”, qu’elle méritait mieux. Elle était très proche de son père et il a failli la faire changer d’avis, mais finalement c’est elle qui a réussi à le convaincre, et elle a épousé Papi.
Sasha écoutait attentivement. Elle était fascinée ; en comparaison sa famille lui paraissait si simple.
- Mamibi et son père sont vite passés au-dessus de cette histoire, poursuivit Thomas, mais Papi ne s’en est jamais remis, il en a voulu à son beau-père toute sa vie.
Il y eut un silence un peu pesant, puis Sasha changea de sujet.
- J’adore cette chemise, elle te va super bien.
- Mieux que celle du Mojito ?
- Mieux que celle du Mojito.
Thomas eut un petit sourire. Elle l’embrassa furtivement.
- Désolé mais je vais aller me changer, c’est pas très adapté pour une balade en forêt.
- Qui décide de ce qui est adapté pour la forêt ? répliqua Sasha. Moi je trouve que la nature a le droit de voir le Thomas en chemise.
Finalement, Thomas ne se changea pas.
–
- Un Ouija ? Mais vous êtes malades !
- Chut ! fit Sasha en faisant les gros yeux à Thomas. Il ne faut en parler à personne. Je n’étais même pas censée te le dire.
Toute la famille – sauf les grand-parents – était de sortie dans la forêt du coin. L’air était frais mais le ciel dégagé. Le chemin était plutôt large et les arbres sans feuilles laissaient généreusement passer les rayons du soleil.
Sasha et Thomas marchaient côte à côte, emmitouflés dans leurs manteaux.
- Tu crois à ça, toi ? demanda Thomas avec consternation.
Sasha regrettait déjà de lui en avoir parlé. Elle avait pourtant promis à Mamibi. Mais elle se voyait mal mentir comme ça à son petit ami, surtout dans sa propre maison.
- J’en sais rien. Je me suis dit : pourquoi pas essayer.
Thomas leva les yeux au ciel, déconcerté.
- Hé, les enfants, écoutez, dit le père en se retournant soudainement.
Il y eut un silence.
- C’est un rouge-gorge.
- Super, Papa, répondit Thomas avec une lassitude quelque peu démesurée.
- Oulà, pardon de porter la voix de la nature. Le vieux vous laisse tranquille.
Il feignit une révérence et se retourna. Sasha lâcha un petit rire, puis se rappela de la discussion en cours.
- T’es fâché ?
- Pas vraiment… c’est juste que t’es pas logique. Tu détestes les films d’horreur !
- Je déteste pas… j’ai juste trop peur que ça soit vrai. Mais là c’est pas pareil.
- Donc tu sais que ça va pas marcher.
- Je sais que c’est une idée folle, mais je reste ouverte. Et puis justement, toi qui aime les films d’horreur, ça te donne pas envie ?
Thomas leva les yeux au ciel pour la vingtième fois, au moins.
- Ça n’a rien à voir, je sais faire la différence entre ce qui est réel ou pas ! On nage en plein délire là. Il est pas question que je participe à votre truc.
- Non mais tu as sans doute raison.
Sasha s’en voulut immédiatement de s’avouer vaincue ainsi.
- Mes sœurs t’ont embobinée, on va pas se lever en pleine nuit pour attendre comme des cons devant une table avec le doigt sur un verre.
- Oui, c’est vrai. Désolée de m’être laissée embarquée.
- C’est pas grave.
Ils n’en reparlèrent plus. Sasha ne savait pas quoi faire. Une curiosité la poussait à agir dans le dos de Thomas, mais elle en craignait les conséquences. Malgré tout, elle voulait surpasser sa peur – des fantômes et de décevoir son copain – pour en avoir le cœur net.
–
La nuit même, Sasha resta éveillée jusqu’à deux heures moins le quart, retournant la situation dans tous les sens. Thomas dormait paisiblement à ses côtés. Elle se décida finalement à se lever. Tant pis. C’était beaucoup trop intriguant.
Elle rejoignit Esther, Marie et Bernadette dans la pièce prévue. Mamibi installait le plateau, Esther allumait des bougies, Marie brûlait un bâton de sauge. Cela devenait concret. Sasha les observa en silence. Elle avait l’impression de découvrir la véritable personnalité de Mamibi. Plus elle apprenait à la connaître, moins elle collait à la vieille dame dans la lune que Thomas lui avait décrite, et comme tout le monde la traitait. Elle dégageait une énergie qui la troublait. Elle semblait tout observer, tout savoir, ne jamais rien dire mais en penser long.
La séance démarra. Tout le monde posa un doigt sur la goutte, Mamibi leur fit faire quelques exercices de respiration, leur demandant de se détendre, de se laisser porter par l’instant, de ne pas trop réfléchir. Puis elle demanda “Esprit, es-tu là ?” clairement et lentement. Le cœur de Sasha battait à toute vitesse. Mamibi les avait prévenus que cela pouvait prendre un peu de temps, “surtout avec mon papa, il est toujours en retard” avait-elle dit dans un petit rire.
La question “Esprit, es-tu là ?” fut posée près d’une dizaine de fois. Aucun mouvement de la goutte.
Et puis, au bout d’un moment, Sasha commença à avoir des sensations étranges dans le bras. Il est simplement engourdi, pensa-t-elle.
Et la goutte se mit à glisser doucement sur le plateau.
- Arrête de pousser, Esther, s’agaça Marie.
- Mais je pousse pas ! Je t’assure.
- Chut, les filles, dit Mamibi. Concentrez-vous, quelqu’un essaie de nous parler.
Sasha était partagée entre la panique et la fascination. La goutte se déplaçait bel et bien. Bernadette demanda à l’esprit s’il était bien intentionné. Il alla pointer le “OUI”, ce qui sembla détendre Mamibi, mais ne rassura pas du tout Sasha. Étaient-elles réellement en train de communiquer avec un fantôme ? Impossible, c’était impossible…
Alors qu’elle luttait contre son esprit rationnel, on entendit du bruit dans les escaliers. Quelqu’un montait. Mamibi fit rapidement glisser la goutte vers le “AU REVOIR”. Puis Marc ouvrit la porte.
- C’est pas vrai, j’étais sûr d’avoir entendu du bruit ! s’exclama-t-il. C’est quoi ce cirque ? Bernadette, dans quoi tu les embarques là ?
Il était furieux. Esther ralluma la lumière et souffla toutes les bougies. Marie s’extirpa discrètement de la pièce.
- Te mêles pas de ça, répondit Bernadette avec aplomb, tout en rangeant le Ouija dans sa boîte.
Quelques instants plus tard, Myriam accourut, suivie de Thomas. Elle regarda autour d’elle, sembla comprendre, puis jeta un regard noir à sa mère.
- Je ne veux pas de ça ici ! Pas dans cette maison ! Tu vas nous attirer le diable avec tes bêtises !
Elle était au bord des larmes. Marc lui enlaça les épaules pour tenter de la calmer.
- Ne t’inquiète pas, chérie, ça ne marche pas ces conneries, il n’arrivera rien à la maison.
- J’en peux plus de tes lubies, Maman, hurla Myriam à Bernadette. Tu vis pas dans le monde réel !
- On voulait juste trouver l’origine de la sonnerie, expliqua Esther. C’est peut-être un fantôme qui…
- Non mais tu t’entends ! la coupa son père. N’importe quoi.
Sasha n’osait ni intervenir, ni s’enfuir. Elle eut le malheur de croiser le regard de Marc.
- C’est depuis que tu es là, toi ! l’accusa-t-il soudain. Tu as une mauvaise influence sur cette famille !
Thomas s’interposa.
- Je t’interdis de dire ça ! Elle n’y est pour rien, c’était pas son idée !
Sasha ouvrit la bouche pour se justifier mais elle se ravisa au dernier moment. Thomas se tourna vers elle et lui demanda :
- Je croyais qu’on était d’accord, pourquoi t’as changé d’avis ?
Elle haussa les épaules. Elle s’en voulait de lui avoir menti, mais elle était encore sous le choc de ce qu’il venait de se passer : le Ouija avait bel et bien fonctionné.
- Tu étais au courant ? demanda Marc à son fils.
- Je pensais pas que c’était sérieux.
Il lâcha un soupir exaspéré. Puis il tendit la main pour attraper la boîte de Ouija, mais Mamibi fut plus rapide et la serra contre elle.
- Touche pas à ça.
Marc eut une seconde d’hésitation. Bernadette avait le regard si noir que Sasha en était effrayée. Elle semblait prête à défendre cette boîte corps et âme.
- Bon, de toute façon, on arrête tout, tout le monde au lit, conclut Marc. Et je vous garantis que demain, on va trouver d’où elle vient cette maudite sonnerie. Il va bien falloir que ça s’arrête ces histoires.
–
Le lendemain matin, Myriam et Marc prirent Sasha à part et lui firent comprendre que cela serait “plus pratique” qu’elle s’en aille plus tôt que ce qui avait été convenu. Ils allaient recevoir de façon imprévue de la famille du côté de Marc, ça n’allait pas être commode de loger tout le monde, et puis “tes parents doivent te manquer”.
Sasha avait très bien compris qu’ils n’attendaient personne. Par politesse et malgré l’humiliation, elle joua le jeu, et changea ses billets de car sans broncher. Elle ne trouva pas de places plus tôt que pour le surlendemain, ce qui lui paraissait interminable vu l’ambiance qui s’était installée dans la maison Bailly-Maillard.
Sasha s’expliqua aussi avec Thomas. Ils s’excusèrent l’un à l’autre et se promirent de ne plus se mentir. Elle sentait qu’il avait été profondément agacé par cette histoire de Ouija. Elle avait du mal à accepter qu’il soit aussi fermé sur le sujet. Elle n’avait bien évidemment pas osé lui dire que la communication semblait avoir fonctionné.
Ce même jour, l’origine de la sonnerie fut révélée. À midi, dès qu’elle retentit, tous ceux qui pouvaient l’entendre se mirent activement à sa recherche. Etrangement, ce jour-là elle était moins étouffée, plus claire et plus sonore que d’habitude, facilitant sa localisation.
Alors que Thomas et ses sœurs fouillaient la cuisine, Sasha eut l’idée de monter à l’étage, car le son avait l’air de provenir du plafond du rez-de-chaussée. Les deux petits frères lui emboîtèrent le pas. Arrivée en haut de l’escalier, elle tendit l’oreille et se dirigea vers la chambre des grands-parents. Concentrée, elle manqua de bousculer Mamibi, qui marchait tranquillement dans la direction opposée. Elle semblait sortir de la chambre, dont la porte habituellement fermée était entrouverte. Elle croisa son regard, et distingua un petit sourire sur ses lèvres, toujours le même. Sasha eut un instant d’hésitation en voulant entrer dans la pièce – on ne lui avait pas montré lors de la visite de la maison et elle s’y sentait comme en territoire interdit. Les petits frères n’eurent pas ces scrupules et lui passèrent devant en courant, se faufilant à l’intérieur.
Quelques secondes plus tard un cri retentit depuis la chambre des grand-parents, et un des petits-frères en ressortit tout fier, avec une boîte en métal qui provenait de sous le lit, sous le parquet. Selon lui, il l’avait trouvée parce qu’il avait finement retenu tous les épisodes des Petits Meurtres d’Agatha Christie qu’il adorait regarder le dimanche soir avec son grand-père. Il avait été capable de déceler un léger décalage entre les lattes de parquet, révélant une cachette secrète. Mais Sasha savait très bien ce qu’elle avait vu.
Dans la boîte se trouvaient des affaires ayant appartenu à Joseph. Le mari de Bernadette affirma n’avoir aucune idée qu’il y avait ça sous son lit. Il apparut évident que c’était Mamibi qui avait placé la boîte là. “Je voulais garder ces souvenirs en endroit sûr” avait-elle expliqué.
Parmi les objets, il y avait une montre. Une petite montre à affichage digitale, étonnement neuve comparée aux autres objets. Le petit frère affirmait l’avoir entendue sonner, mais personne d’autre n’était là pour le confirmer et il était désormais plus de midi. On déclara une interdiction absolue de toucher à la montre jusqu’au lendemain midi, pour pouvoir vérifier l’hypothèse. Elle fut rangée par Marc dans un endroit sûr et secret.
En attendant, on questionna Bernadette sur l’origine de la montre. Il s’agissait d’un cadeau pour le 83ème anniversaire de Joseph, de la part de son meilleur ami. Guy se trouvait être un grand amateur de montres et de petits objets électroniques ou mécaniques en tout genre. Dans un classeur on retrouva la carte qui avait accompagné le cadeau, signée sept années auparavant.
“Mon très cher Joseph, j’ai pensé que cette montre te serait utile pour programmer des alarmes, toi qui n’a jamais fait attention à l’heure. Tu demanderas à tes petits-enfants de t’aider à la paramétrer. Je vous embrasse et vous aime fort, toi et Bernadette.”
Joseph était décédé quelques jours plus tard.
Mamibi avait rassemblé des souvenirs dans cette boîte, et la chambre des grands-parents étant juste au-dessus de la cuisine, on entendait particulièrement bien la sonnerie à l’heure du repas. Avec une utilisation normale, la pile de ce genre de montre pouvait durer jusqu’à plus de dix ans.
–
Le déjeuner du jour suivant fut cérémonial. Tout le monde était réuni autour de la table de la cuisine, la montre posée au centre, tous attendant midi.
Et à douze heures pétantes, la montre sonna. La même sonnerie que Sasha avait entendue tous les jours depuis qu’elle était arrivée.
- C’est bon, ça sonne, annonça Esther.
Marc s’empara de l’objet et le colla contre son oreille.
- J’entends rien.
- C’est trop aigu pour toi, fit Marie.
- J’entends rien non plus, dit le grand-père, sceptique.
- Je confirme, je l’entends, dit Myriam. Pas très fort, mais je l’entends.
Il haussa les épaules, et Marc sembla se résigner, forcé de croire sa femme. Il ouvrit l’arrière de la montre et en retira les piles.
La sonnerie s’arrêta.
Tout le monde se regarda dans un silence solennel.
- Alors ? fit Marc avec impatience au bout d’un moment.
- Ça sonne plus, répondit Myriam.
- Ben voilà, c’était ça, dit Thomas.
Il y avait comme de la déception dans l’air.
- Problème résolu. C’était vraiment pas la peine d’en faire tout ce cirque.
- Hé bien, bon appétit.
Ce midi-là, les Bailly-Maillard en oublièrent de faire leur prière.
–
Le lendemain était le jour du départ. Sasha s’en allait définitivement plus lourde qu’à l’arrivée. Il lui tardait de retrouver sa chambre aux murs blancs et – elle l’avait réalisé durant ce séjour – relativement vides comparés à ceux de la maison Bailly-Maillard. Elle avait besoin de tranquillité, mais elle était aussi habitée par une nouvelle peur : celle de s’ennuyer. Elle savait qu’elle serait marquée à vie par sa rencontre avec cette famille. Son départ baignait dans une ambiance douce-amère, mais elle les aimait bien malgré tout.
Elle descendit sa valise dans l’escalier grinçant, jusque dans l’entrée. C’était l’heure où la maison sentait la viande en sauce. Mais Sasha ne restait pas pour le repas.
Les Bailly-Maillard défilèrent un à un pour lui dire au revoir. Les enfants avaient l’air de s’être attachés à elle. Marie et Esther la serrèrent chaleureusement dans leurs bras. Elles lui avaient donné un DVD de l’Exorciste, “à ne pas regarder toute seule” avaient-elles vivement conseillé. L’au-revoir des parents et du grand-père sonna un peu faux aux oreilles de Sasha, mais leurs bonnes manières avaient repris le dessus et ils lui dirent qu’ils étaient très heureux de l’avoir reçue, qu’ils espéraient qu’elle ferait bonne route, qu’ils se reverraient sans doute “bientôt”. Bernadette ne dit rien, elle lui prit simplement les mains et les serra fort entre les siennes. Sasha fut touchée de voir les larmes lui monter au yeux.
Le Christ sur sa croix de bois l’observait lorsqu’elle franchit le seuil de la porte, Thomas sur ses talons. Il l’accompagna jusqu’à l’arrêt de bus, qu’ils attendirent quelques minutes à peine, puis ils se dirent au revoir.
- Désolé que ça se termine comme ça. C’était chouette de t’avoir à la maison.
- Oui, c’était chouette…
Ils échangèrent une dernière étreinte, puis elle monta dans le car.
Alors que Sasha regardait le village s’éloigner par la vitre, elle reçut un message de Thomas.
“Tu vas vraiment pas me croire mais… La sonnerie est revenue, à l’instant. C’est pas plus mal que tu sois partie, c’est le chaos total.”
Sasha sourit, et ne lui répondit pas tout de suite.
Durant le trajet, une image lui tourna en boucle dans la tête. La nuit précédente, en allant aux toilettes alors que toute la maison était endormie, elle avait surpris Mamibi assise dans le fauteuil vert, en chemise de nuit, la boîte à souvenirs sur les genoux. Elle avait hésité à la déranger, et en avait finalement profité pour s’excuser de ne pas avoir tenu sa promesse en parlant du Ouija à Thomas. Elle avait été soulagée que Mamibi lui assure qu’elle ne lui en voulait pas du tout.
- Pourquoi vous avez caché la boîte ? avait-elle osé lui demander.
- Je ne voulais pas contrarier mon mari. Il n’aurait pas aimé avoir la présence de feu mon père au-dessous de lui. Mais moi j’ai besoin qu’il soit près de moi.
- Ça ne doit pas être facile pour vous, on dirait que personne ne l’aime.
Mamibi avait lâché un petit soupir.
- Tu sais, dans une famille catholique, deux hommes qui élèvent une petite fille, ça n’est pas très bien vu.
Il y avait eu un petit silence, puis Sasha n’avait pas pu s’empêcher de la questionner au sujet de la sonnerie :
- Vous saviez depuis le début d’où venait la sonnerie, pas vrai ?
- Je suis trop vieille tu sais, je ne l’entends pas, la sonnerie.
Et elle avait souri. Ce sourire que Sasha n’oublierait jamais, un sourire qui dissimulait une sagesse aussi profonde que malicieuse.
Ce texte vous a plu ? Faites-moi un retour !