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les fleurs tournent

3433 mots - 9 à 13 minutes de lecture
2019
Mes textes sont purement fictionnels, et adaptés à un public adulte et jeune adulte. Ils ne sont pas adaptés à un public enfant (moins de 14 ans). Ils sont protégés par les droits d'auteur selon la loi française. Toute reproduction ou utilisation sans autorisation est interdite.

Lyon, 2050

Il tape du talon sur le parquet parfaitement ciré de la piste de danse. Tête inclinée, il regarde ses chaussures en cuir avec un sourire en coin. Dans la salle, la batterie résonne sur les enceintes et fait vibrer le bois du parquet. La guitare reprend le thème, il tape du pied plus vite, la tension monte. Lorsque la batterie s’arrête quelques secondes, il relève la tête, regarde son partenaire de danse, et enchaîne un jeu de jambes sur le riff de guitare qui annonce le refrain. Dans la salle remplie de couples en train de danser, deux d’entre eux se sont arrêtés pour les regarder, et d’autres personnes se laissent distraire de leur chorégraphie pour admirer ses mouvements. Ce pas de danse, il l’a mainte et mainte fois répété ces dernières semaines, dans sa chambre. Il ne l’a encore jamais tenté en public. Il ne l’a encore jamais réussi parfaitement, à vrai dire. Il s’étonne lui-même d’avoir osé se lancer, ce soir. La musique lui a donné du courage, pense-t-il, à moins que ça ne soit le sourire de son cavalier et l’envie inavouée de l’impressionner.
Alors que le refrain rock’n’roll se déchaîne, Loïs, son partenaire, le rejoint dans ses pas de danse. Ils échangent un regard et Loïs lui fait un grand sourire. Leur complicité le met en confiance, alors il ose lui adresser un clin d’œil. Loïs a un petit rire, puis tend les mains à son cavalier, qui s’en saisit, recherche la connexion, puis l’entraîne dans une passe tourbillonnante. Quand ils terminent leur chorégraphie improvisée, les couples qui les observaient se mettent à applaudir, suivis par les quelques autres personnes à qui leur petit show a attiré l’œil. Il esquisse un petit salut, et incline plusieurs fois la tête en signe de remerciement. Loïs, un peu gêné, s’est déjà éloigné de la piste et l’attend sur le côté. Il le rejoint lorsque les premières notes de la chanson suivante se font entendre.
- Tu bois quelque chose Alex ? lui demande Loïs.
- De l’eau, répond-il. En quantité non négligeable.
- Je te suis. Il fait sacrément chaud ici.
Les deux hommes marchent ensemble vers le bar et commandent deux grands verres d’eau. Alex s’assoit sur une des grandes chaises et avale la moitié de son verre en quelques secondes. Loïs est en train de tirer une chaise vers lui lorsqu’Alex se met à tousser, repose un peu violemment son verre sur le bar et crache un partie de son eau sur le sol.
- Alex ? Ça va ?
Pas de réponse de l’intéressé, seulement une inspiration lourde et bruyante, suivie d’une toux sèche. Loïs songe à lui taper dans le dos, mais se rappelle que tant que la personne respire, mieux vaut ne pas intervenir. Il agite nerveusement les bras, pose maladroitement ses mains sur les épaules et le dos d’Alex sans savoir ce qu’il cherche à faire. Entre deux toux, Alex lance un regard à Loïs. Cela a le don de calmer sa panique naissante et de le ramener dans la réalité pour une seconde qui lui suffit à se souvenir.
- Bouge pas, je vais chercher ton médicament et je reviens, dit-il en s’en allant en direction des vestiaires, s’efforçant de garder son calme.
Alex lui a une fois expliqué quoi faire en cas de crise. Au cas où. C’est maintenant, le cas où.
Il récupère ce dont il a besoin dans le manteau de son ami et retourne vers lui.
Près du bar, Alex tousse fort, luttant pour pouvoir reprendre sa respiration. Ses poumons se serrent, sa gorge l’irrite, il ne voit plus rien, il a la sensation d’être assis par terre mais sans souvenir d’être descendu de sa chaise. Il fait si sombre.
- Tiens, prends-le.
Loïs lui a remis un objet entre les mains. A l’aveugle, il l’ouvre et le positionne sur sa bouche. Prend une grande inspiration. La lumière revient soudainement, ses poumons se gonflent d’air. Il garde les yeux fermés quelques minutes, retrouvant son souffle et sa conscience.
- J’ai avalé de travers, explique-t-il à Loïs une fois en mesure de parler.
- J’ai vu ça. Tu m’as fait peur.
Il lui frotte chaleureusement l’épaule.
- Ça va mieux, le rassure Alex. Ça a déclenché une crise parce que j’ai oublié de prendre mon traitement de minuit.
Loïs sort son portable. Il est en effet près d’une heure du matin. Et ils ont dansé comme des fous.
- Tu veux que je te raccompagne chez toi ? propose-t-il spontanément à Alex.
L’intéressé hésite. Joue avec le coin de sa chemise. Il fréquente Loïs depuis quelques semaines, mais ne l’a encore jamais ramené chez lui.
- Je veux bien, finit-il par dire. Mais c’est bien parce que tu m’as sauvé la vie.
Loïs rit. Les deux hommes se relèvent, saluent leurs connaissances présentes à la soirée, et vont récupérer le reste de leurs affaires au vestiaire.
- Au fait, bravo pour avoir gardé ton calme, fait Alex à Loïs pendant qu’ils remettent leur manteau.
Loïs sourit et hoche la tête, puis enfile son masque anti-pollution.
- De rien, répond-il, sa voix partiellement étouffée par la coque métallique entourée de tissu.
- Je t’ai pas trop fait peur j’espère ? s’enquiert Alex. Ça arrive pas souvent, mais je suis rassuré que tu saches réagir.
- Ça va, pas de souci.
Alex ne parvient pas totalement à se débarrasser de l’inquiétude d’avoir effrayé Loïs, mais il décide d’en discuter plus tard. Il enfile son propre masque anti-pollution, puis ils saluent le videur et entrent dans le sas de sortie, où ils attendent la fermeture des premières portes. Au bout de quelques secondes, les deuxièmes portes s’ouvrent automatiquement, dévoilant une ville sombre et pluvieuse. Les deux hommes s’avancent pour permettre à la porte de se refermer, mais de façon à rester abrités par le porche.
Alex scrute la nuit. Les contours du panneau métallique indiquant « Rue Paul Chenavard » sont rongés par le temps et les pluies acides. Juste devant, au coin de la rue, un lampadaire baigne le trottoir autour de lui d’une lumière étrange, jaune et sombre. A son pied, une plante émerge du bitume et s’entortille autour du métal rouillé. Une fleur violette s’y déploie gracieusement à mi-hauteur, ses pétales ne semblant pas le moins du monde affectés par les gouttes de pluie frappant leur surface.
Alex se voit un moment absorbé dans la contemplation de ses couleurs. Il peine à en détacher son regard, son cœur devient mou et les alentours s’obscurcissent.
- … Alex ? On peut pas rentrer à pied, il pleut trop. Alex ? T’es avec moi ?
Il secoue la tête. Effectivement, il pleut beaucoup, et il habite à plus de 20 minutes de marche. C’est trop dangereux ; avec l’acidité de la pluie, leurs chaussures, leurs vêtements et leur peau risquent de finir troués.
- Oui, pardon, je suis un peu fatigué, répond-il.
- Je peux nous commander un Uber, suggère Loïs.
Et comme Alex tarde à réagir, il lâche un petit soupir et sort son téléphone de sa poche.
- C’est quoi ton adresse ? fait Loïs.
- 73 Grande Rue de la Croix Rousse.
Loïs entre l’adresse dans son téléphone.
- Y’en a un dans deux minutes.
Alex hoche la tête. S’il y a quelques minutes, il était en train de danser comme jamais, il sent à présent que son corps commence à lui faire payer le prix de ses excès. Une bonne journée dans son lit avec le souffle lourd s’annonce. De toute façon, pense-t-il, s’il pleut comme ça demain, autant rester chez soi. Il lance un regard au ciel noir traversé de fins traits argentés. A vrai dire, le ciel est plutôt rouge. Un rouge très foncé, presque marron, dû aux nuages bas reflétant les lumières de Lyon et ses environs. Au loin se détachent les silhouettes des immeubles, grandes ombres encore plus foncées que la nuit. D’un store tendu coule la pluie à grosses gouttes. D’un balcon débordent quatre grosses tiges tentaculaires qui se recourbent sur elles-mêmes avant de toucher le sol. Elles apparaissent vertes, vives, trop vives pour l’obscurité alentour. Les fleurs de cette étrange plante semblent tourner sur elles-mêmes. Elles aspirent, attirent. Et soudain c’est comment si tout était plus simple. Il suffit de respirer.
Alex prend une grande inspiration, puis secoue la tête. La plante perd de son éclat, mais ses tiges vertes restent visibles au loin. Il se force à ne plus les regarder. Il a vraiment besoin de sommeil, pense-t-il.

- Il faudrait aérer, là-dedans, je suis sûr que c’est encore plus pollué que dehors !
Alex grommelle une réponse incompréhensible et se retourne sur le canapé dans lequel il est resté allongé toute la journée, emmitouflé dans son plaid. Loïs, qui rentre tout juste de son travail, soupire silencieusement et tourne un bouton sur le mur du salon, celui qui donne sur l’extérieur. La valve qui y est encastrée s’ouvre, et un bruit de soufflerie se fait entendre. Le jeune homme va dans la cuisine se faire une tisane, puis retourne dans le salon et s’assoit à la table avec un bouquin. Au bout d’une vingtaine de minutes, il estime que l’air de la pièce a suffisamment été renouvelé, et va refermer la valve d’aération.
Loïs vit provisoirement chez Alex depuis six jours. A vrai dire, cela n’a pas réellement été décidé, mais Alex l’a appelé un soir en lui demandant de lui amener ses médicaments, il est resté dormir, et depuis rien ne l’a vraiment poussé à retourner chez lui. Son travail est plus proche de chez Alex, de toute façon, et il apprécie ces petits moments de quotidien passés avec le jeune homme.
- Il faudrait qu’on retourne danser bientôt.
Une voix a émergé d’entre les coussins du canapé et le plaid enroulé. Loïs, plongé dans son livre, n’y prête pas immédiatement attention. Il répond machinalement par un petit grognement interrogateur.
- Ça fait longtemps, reprend Alex, ça me manque.
Il tousse un peu. Silence, puis Loïs répond :
-  J’aimerais bien aussi, mais t’es sûr que t’es en état ?
Alex tousse à nouveau, puis hausse les épaules pour lui-même. Non, il n’est vraiment pas sûr d’être en état. Sa gorge lui fait mal, ses poumons sont faibles, sa respiration est lourde et avec le pic de pollution qui dure depuis le début de la semaine, il a été obligé de poser des congés. Loïs fait les courses et lui cherche ses médicaments, Loïs l’aide à se faire à manger, Loïs l’empêche de se laisser sombrer. Quelques fois, il se demande ce que Loïs peut bien retirer de leur relation. Mais à chaque fois, son grand sourire du matin et ses petites attentions lui réchauffent le cœur, chassant sa culpabilité et ses doutes.
- J’ai croisé le voisin ce matin, dit soudain Loïs, posant son livre sur la table. Il m’a dit qu’une plante bizarre s’était mise à pousser sur son balcon.
Alex se tourne sur le dos et se redresse dans le canapé.
- Elle a grandi super vite, continue son ami, en deux jours elle envahissait tout le balcon. Il m’a demandé si on avait eu le même problème, parce qu’apparemment il est pas le seul à qui c’est arrivé dans Lyon.
- Elle ressemblait à quoi, cette plante ? questionne Alex.
- Bizarre, il m’a dit. Une sorte de… cactus. Enfin ça a l’air piquant. Mais ça fait des longues tiges assez épaisses. Comme des…
- Tentacules, achève Alex.
Loïs lève un sourcil.
- Tu en as entendu parler ?
Le regard d’Alex se perd dans le vague quelques secondes, puis il répond :
- J’ai vu un article dans Rue89 la semaine dernière.
- Et ils parlaient de tentacules ?
- Oui, confirme Alex. Des tentacules aux fleurs violettes, ils disaient.
- C’est bien la même plante alors. C’est bizarre cette histoire. Ils disaient quoi d’autre dans l’article ?
- Euh, que des botanistes s’y intéressent, que ça ressemble pas à une plante connue. Ils font des analyses, tout ça.
Loïs hoche la tête, dubitatif. Alex plie ses jambes devant lui et les serre contre son torse. Il est certain que ces plantes mutantes ne sont que la première étape d’une série de transformations de la faune et de la flore dues aux changements climatiques et à la pollution. Cette pollution, il la hait, elle plane sur la ville sans jamais se lever, comme une menace vicieuse et mortelle. Elle lui brûle les poumons de l’intérieur, salit son oxygène et contamine son organisme. Il a songé à partir de Lyon, à aller vivre dans la campagne, mais cela lui paraît trop compliqué. Du côté pratique – déménager, s’acheter une voiture, changer de travail – tout comme du côté de ses relations sociales. Et puis, il doit voir son médecin régulièrement.
À la table, Loïs a terminé sa tisane et regarde dans le vide en baillant à intervalles réguliers, pensif. Il finit par se lever, et annonce à Alex qu’il va se coucher. Celui-ci promet de le rejoindre plus tard, mais décide de rester quelques minutes de plus dans le canapé. Dans lequel il finit par s’endormir.

Il fait nuit noire. Alex se tourne et se retourne dans le canapé. Il dort d’un sommeil agité. Sa respiration est bruyante. Soudain, il se met à tousser. Il se redresse brusquement dans le canapé et ouvre les yeux. Il peine à respirer tellement il tousse. Il dégage le plaid d’un large mouvement de bras et pose ses jambes au sol, la tête penchée en avant. La brûlure intérieure de l’air tentant désespérément de circuler normalement dans ses poumons abîmés lui donne le vertige. Il tente tant bien que mal de rester conscient, et parvient à se relever. Il boîte jusqu’à la cuisine et ouvre le robinet, puis penche la tête pour boire. Il se remet à tousser de plus belle, sans parvenir à avaler de l’eau. Il ouvre les placards, à la recherche d’un verre, il n’arrive pas à réfléchir, il ne trouve rien, il a l’impression que les placards sont vides, il ne sait plus où sont rangés les verres dans son propre appartement. Il finit par en trouver un, va pour le remplir au robinet qu’il a laissé couler, mais sa toux reprend et il lâche le verre, qui vient exploser contre le carrelage. Les larmes et la panique montent, mais il ne doit pas perdre le contrôle, c’est une crise, c’est déjà arrivé avant, il sait s’en sortir. Mais bordel, il étouffe, il voudrait respirer, il se sent avalé par la nuit, tout autour de lui est irréel, flottant, sombre. De l’air, il lui faut de l’air.
Il revient dans le salon, court avec un peu trop de hâte et s’écrase contre la fenêtre. Il tâtonne pour en trouver la poignée, il veut l’ouvrir, sentir l’air frais de la nuit, il veut de l’oxygène nouveau, de l’oxygène qui ne provient pas de l’air intérieur de son appartement. Il promène ses mains tout autour du cadre de la fenêtre sans rien trouver puis il se rappelle, dans une seconde de lucidité il se rappelle, les fenêtres ne s’ouvrent plus. Elles ne s’ouvrent plus depuis 2043, en fait. Avec la pollution croissante, il est devenu inconscient de laisser venir l’air extérieur non traité dans son habitation. Petit à petit, les fenêtres ont disparu, remplacées par de simples vitres, sans ouverture possible. Des valves d’aération à filtre intégré permettent de renouveler l’air intérieur. En théorie. Alex n’a jamais été convaincu que cela aère réellement, ni que cela ne laisse passer aucune particule fine toxique.
Il abandonne sa tentative d’ouverture de fenêtre et se dirige vers la porte. Quelque chose lui crie de ne pas sortir, mais une autre chose, plus forte, une volonté folle de trouver, lui dit de partir, de chercher. Il lutte quelques instants devant la porte ouverte, puis la volonté étrange prend le dessus et il sort.

Loïs se réveille avec la sensation d’avoir mal dormi. La lumière filtrant à travers les volets entrouverts indique que le soleil se lève à peine. Il roule sur lui-même et tend un bras, cherchant à tâtons une présence sur le côté droit du lit. Il ne rencontre qu’un matelas froid. Il grogne, s’étire, traîne au lit quelques minutes, puis se lève. Il enfile un pantalon et des chaussettes, puis ouvre la porte de la chambre.
Il marque une pause. Le salon est dans un état qui en dit long sur ce qui est arrivé durant la nuit. Loïs se demande un instant s’il n’est pas toujours endormi, en train de rêver. Il balaie la pièce du regard, interloqué. Des traces de terre et de boue partent de la porte d’entrée et s’étalent jusqu’au canapé. Dans le coin cuisine, l’eau coule en continu par le robinet ouvert, et sur le sol gisent des éclats de verre. Alex n’est pas visible de là où Loïs se trouve, mais il peut entendre sa respiration, tranquille, la respiration de quelqu’un qui dort. Et, parsemés le long du trajet que dessinent les traces de terre entre la porte d’entrée et le canapé, des pétales violets.
Au bout de quelques minutes de stupéfaction, Loïs s’avance vers le canapé, inquiet de ce qu’il va y découvrir. Une étrange odeur se fait sentir à mesure qu’il se rapproche. Une odeur fraîche, de forêt humide, ou de sapin peut-être. Avec une pointe sucrée que Loïs ne parvient pas à identifier. De plus en plus déconcerté, il se penche par-dessus le dossier du canapé et se retrouve face à un Alex allongé sur le tapis, recroquevillé en position fœtale, dormant paisiblement. Ses vêtements sont couverts de boue et ses cheveux en bataille.
Entre ses jambes et contre son torse, il tient une grosse tige verte, dont les épines sont si fines qu’elles semblent former une sorte de duvet. Et, tout doucement, ses fleurs violettes tournent, changeant de direction au même rythme que la respiration d’Alex.

- Je crois qu’il devient fou.
Le médecin ferme la porte de la chambre, et les bruits du couloir de l’hôpital se transforment en murmures étouffés. Dans la pièce voisine, Alex est en train de passer ses examens mensuels. C’est la deuxième fois consécutive que Loïs l’accompagne. Depuis qu’ils sont officiellement un couple, en fait. Entretemps, l’état de santé d’Alex s’est dégradé. Loïs passe une main nerveuse dans ses cheveux, promenant son regard dans la pièce blanche.
- Calmez-vous, lui demande le médecin d’une voix posée. Expliquez-moi ce qui vous fait dire que votre compagnon devient fou.
- L’autre jour, il est sorti, en pleine nuit, raconte Loïs. Il a aucun souvenir de ça. Il se rappelle d’une crise particulièrement intense, et c’est tout. Je l’ai trouvé par terre, le matin, tout sale, il avait ramené un morceau de ces plantes bizarres là, celles qui poussent partout à Lyon en ce moment.
Le médecin reste interdit quelques secondes, puis demande des précisions à Loïs sur l’incident. Il finit par lui apprendre qu’Alex n’est pas le seul à avoir manifesté un tel comportement. D’autres cas ont été reportés dans Lyon et ses environs. Des patients ont des phases de délire, toujours plus ou moins liées à ces plantes. Ils cherchent à s’en rapprocher, en ramènent des morceaux chez eux, sont fascinés par elles. Et surtout, ces patients ont un point commun : ils sont tous atteints d’une maladie respiratoire.

Quelques semaines plus tard parait dans la presse un article intitulé « Des plantes étranges à Lyon : enfin une explication. ». On y lit qu’après différents tests, les scientifiques ont conclu que ces cactus tentaculaires synthétisent leur matière organique à partir de la pollution de l’air : les particules fines, les molécules de dioxyde et monoxyde de carbone, et quelques autres gaz toxiques. Leurs déchets sont rejetés sous forme de dioxygène et de diazote. De l’air pur, en somme. Le procédé est une sorte d’évolution de la photosynthèse.
Depuis, un énorme cactus trône au centre du salon d’Alex. Loïs a du mal à s’habituer à sa présence, mais la santé d’Alex s’étant clairement améliorée depuis, il fait des efforts pour passer outre. Plusieurs fois par jour, Alex s’allonge au creux des tentacules et se synchronise avec la plante. Il y dort profondément, sa respiration un peu plus paisible à chaque fois.
Et de temps en temps, le ciel se déchire, un peu. Les ténèbres pénètrent alors la réalité et étouffent tout ce qui est. Mais les petites fleurs violettes tournent toujours.


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